STABLECOINS : le bouton gel, rassurant ou inquiétant ?

  • Nov 3, 2026 · @Fabien 

On nous avait promis l’irréversible 

Rappelez-vous la promesse fondatrice de la crypto : pas de banque centrale, pas d’intermédiaire, et des transactions que personne ne peut annuler ni bloquer. Une fois les fonds partis, ils sont partis. C’était le prix de la liberté, et l’argument a longtemps été répété aux entreprises qui hésitaient à s’en approcher. 

Puis Binance a subi le plus gros vol de l’histoire des cryptos, environ quatre fois celui de Bybit en février 2025. TRM Labs l’attribue avec un haut niveau de confiance à TraderTraitor, l’unité nord-coréenne déjà mise en cause par le FBI pour Bybit. L’essentiel des fonds a quitté les portefeuilles de la plateforme en une vingtaine de minutes, sur dix blockchains. Et pourtant, Tether, Circle, Ripple et World Liberty Financial ont gelé environ 2,67 milliards de dollars, le premier gel de Tether intervenant 37 minutes après le plus gros transfert. 

Comment peut-on geler ce qui était censé être ingelable ? Et surtout, faut-il s’en réjouir ou s’en inquiéter ? 

Qui a la main sur le bouton ? 

Tout tient à une question simple : qui contrôle l’actif ?

Un stablecoin comme l’USDT ou l’USDC n’est pas une monnaie autonome. C’est une créance sur des réserves, détenues par une entreprise, et représentée sur la blockchain par un smart contract que cette même entreprise a écrit. Ce contrat n’est rien d’autre qu’un grand registre qui associe chaque adresse à un solde, avec les fonctions pour créer des jetons, les détruire… et inscrire une adresse sur liste noire. Une fois l’adresse du pirate listée, le contrat refuse tout transfert depuis celle-ci. Les fonds restent visibles, mais inutilisables, un peu comme un compte bloqué par sa banque. 

Prenons l’autre extrémité du spectre. ETH et BTC n’ont pas d’émetteur : ce sont les actifs natifs de leur blockchain, validés par des milliers de participants. Personne ne dispose d’un bouton gel, et c’est voulu. D’après l’article de départ, le pirate détient encore environ 2,4 milliards de dollars sous cette forme. 

Le stablecoin réintroduit donc, au cœur de la crypto, ce qu’elle prétendait supprimer : un tiers de confiance capable d’intervenir sur vos fonds. Ce n’est pas un défaut caché, c’est précisément ce qui a permis de limiter la casse. 

Une course contre la montre 

Le pirate connaissait parfaitement cette règle du jeu. Il savait que ses stablecoins pouvaient être gelés à tout moment, et il a tout fait pour les convertir en ETH avant que les émetteurs réagissent. Il a vendu 325 millions d’USDT à des market makers en payant plus de 10 % au-dessus du prix du marché. Une perte qui dépasse les 30 millions, mais pour le moins que l’on puisse dire, des USDT gelés lui auraient coûté bien davantage. 

Autre manœuvre, plus subtile : un portefeuille a déposé 60 millions d’USDT sur Aave, un protocole de prêt décentralisé, et emprunté 44,6 millions de dollars d’ETH, une quarantaine de minutes avant le premier gel. Il n’a évidemment aucune intention de rembourser. La garantie peut bien rester sur place, l’ETH est parti. Un prêt qui n’en est pas un, mais une conversion déguisée, réalisée par un smart contract qui ne vérifie qu’une chose : que la garantie couvre l’emprunt. 

Le bilan dit tout. La plupart des stablecoins volés ont été gelés, contre environ 1 % du reste. Autrement dit, la nature de l’actif laissé dans un hot wallet décide de ce que l’on peut espérer récupérer après une attaque. Voilà un critère qui mérite une place dans toute politique de trésorerie. 

Geler n’est pas rendre 

Mais attention, un gel immobilise les fonds, il ne les restitue pas. Pour que l’argent revienne aux victimes, il faut en général une décision de justice. Tether a déjà détruit des USDT gelés pour réémettre le même montant vers des portefeuilles gouvernementaux, mais la procédure peut prendre des mois, voire des années. Si les clients de Binance n’attendront pas, c’est parce que la plateforme annonce couvrir toutes les pertes, et que Fundstrat ne voit pas de risque de solvabilité. Une décision commerciale d’un acteur qui en a les moyens, pas une garantie des dépôts. 

Le gel reste donc une protection après coup. Qu’est-ce qui aurait pu agir en amont ? Le screening des contreparties en temps réel : avant d’exécuter une transaction, on interroge des bases d’adresses liées à des piratages ou à des sanctions, et l’on remonte l’historique des fonds, ce que la transparence de la blockchain rend possible. TRM Labs affirme qu’un tel contrôle aurait signalé le portefeuille qui vendait des USDT reçus du piratage quelques minutes plus tôt. TRM prêche certes pour sa paroisse, mais le raisonnement tient : un portefeuille tout juste alimenté, un montant colossal, un prix absurde, il y avait de quoi s’interroger. 

Le mot important reste « temps réel ». Le KYC à l’entrée en relation ou un contrôle quotidien arrivent trop tard quand tout se joue en vingt minutes. Et ceux qui ont accepté ces USDT ont non seulement fourni de l’ETH au pirate, mais risquent aussi de se retrouver avec des jetons gelés entre les mains. 

Et nos clients, alors ? 

Revenons ensemble sur la porte d’entrée. Selon Binance, le pirate n’a cassé aucune cryptographie : il a compromis le portable d’un ingénieur, puis utilisé cet accès légitime pour soumettre des retraits. La blockchain a fonctionné exactement comme prévu. C’est la sécurité opérationnelle qui a cédé, chez l’un des acteurs les plus exposés et les mieux dotés du secteur. 

Une entreprise qui adopte les stablecoins pour sa trésorerie ou ses paiements ne détient presque jamais ses actifs seule. Elle s’appuie sur un dépositaire, une plateforme, un fournisseur de wallet, un prestataire de paiement, chacun avec ses propres sous-traitants et ses propres postes de travail. Comment sait-elle que cela ne lui arrivera pas ? Qui sont les tiers de ses tiers, et leur code est-il sûr ? Ces questions n’ont rien de nouveau pour une banque, c’est le cœur de la gestion du risque tiers que DORA impose déjà. Ce qui change, c’est qu’ici une compromission se paie en minutes et sans retour en arrière, sauf si l’émetteur décide de geler. 

Et c’est là que le bouton gel devient une arme à double tranchant. Il protège en cas de vol, mais il rappelle aussi qu’un émetteur garde la main sur vos fonds, et qu’une entreprise qui reçoit de bonne foi des jetons contaminés peut voir les siens bloqués.  Choisir ses actifs, ses prestataires et ses contrôles devient alors une question d’architecture autant que de conformité.